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16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 16:44

Le 5 septembre 1929, à l'occasion de la dixième Assemblée de la Société des Nations à Genève, Aristide Briand commençait à parler d'Union Européenne. L'idée n'était pas neuve, d'autres l'avaient émise bien avant, comme Victor Hugo qui en 1869 à Lausanne s'était déclaré partisan d'une « République européenne fédérale ».

Mais c'était la première fois qu'un responsable politique de haut niveau s'engageait dans cette voie. Voici un extrait de la déclaration de Briand :

« Je pense qu'entre les peuples qui sont géographiquement groupés, comme les peuples d'Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral. Ces peuples doivent avoir la possibilité d'entrer en contact, de discuter de leurs intérêts communs, de prendre des résolutions communes. Ils doivent en un mot, établir entre eux un lien de solidarité qui leur permette de faire face, au moment voulu, à des circonstances graves, si elles venaient à naître.

C'est ce lien, messieurs, que je voudrais m'efforcer de créer.

Évidemment, l'association agira surtout dans le domaine économique : c'est la nécessité la plus pressante. Je crois qu'on peut, en ce domaine, obtenir des succès. Mais je suis sûr aussi qu'au point de vue politique ou au point de vue social, le lien fédéral, sans toucher à la souveraineté d'aucune des nations qui pourraient faire partie d'une telle association, peut être bienfaisant. Et je me propose pendant la durée de cette session, de prier ceux de mes collègues qui représentent ici des nations européennes de vouloir bien, officieusement, envisager cette suggestion et la proposer à l'étude de leurs gouvernements, pour dégager plus tard , pendant la prochaine assemblée peut-être, les possibilités de réalisation que je crois discerner. »

Quatre jours plus tard, c'est-à-dire le 9 septembre 1929, Aristide Briand invitait à déjeuner l'ensemble des délégués européens présents à Genève. Un communiqué fut diffusé à la suite de ce déjeuner. En voici le texte :

« Au cours d'une réunion à laquelle il avait invité les ministres des affaires étrangères et premiers délégués des 27 nations européennes participant à l'Assemblée de la Société des Nations, M. Briand a développé les idées relatives à l'organisation de l'Europe qu'il avait esquissées devant l'Assemblée. Après un échange de vues, les délégués présents ont déclaré à l'unanimité prendre acte de l'initiative du président du Conseil français tendant à instituer, entre les nations européennes, un lien de solidarité et la considérer avec sympathie. Tous se sont engagés à saisir leur gouvernement de la question et à la mettre à l'étude. Ils ont chargé le président du Conseil français de rédiger, à l'adresse des gouvernements européens représentés à la Sociétés des Nations, un mémorandum et d'instituer une consultation sur cette question. Sur les réponses, le président du Conseil français est prié de préparer un rapport résumant les avis formulés. Ce rapport sera discuté dans une nouvelle réunion qui aura lieu à Genève, au cours de la onzième Assemblée de la Société des Nations. »

En France, Aristide Briand reçut le soutien, semble-t-il actif, d'Edouard Herriot. L'accueil à l'étranger fut très divers. La presse anglaise se trouva très majoritairement hostile au projet arguant que la Grande Bretagne avait mieux à faire avec son empire colonial. En Allemagne la « Gazette de Voss » déclarait qu'à la base d'une union durable des peuples européens il fallait d'abord organiser l'entente franco-allemande .

Le premier mai 1930, le mémorandum d'Aristide Briand était prêt et fut adressé à 27 Etats européens le 17 mai. Les 27 étaient ceux des pays d'Europe qui faisaient partie de la Société des Nations.

La création d'une union européenne était présentée comme une « union morale », une « entente régionale » dans le cadre de la Société des Nations. Il était proposé :

*la création d'une « Conférence européenne » et d'un « organe exécutif permanent » siégeant tous deux à Genève avec une présidence par roulement entre les nations adhérentes avec en outre un secrétariat permanent. Le mémorandum affirmait que « c'était sur le plan de la souveraineté absolue et de l'entière indépendance politique de chaque Etat que devait être réalisée l'entente entre les nations européennes ».

Entre le 25 juin et le 4 août 1930, les différents gouvernements firent parvenir leur position à Aristide Briand. Personne n'était contre ; chacun voulait conserver son indépendance mais espérait la poursuite de discussions pour avancer ses propres pions et revendications.

Le 13 septembre 1930, le débat repris au sein de la S.D.N sur ce projet « d'union européenne » et le 17 septembre était créée une « commission d'étude ». Cette commission fonctionna et eut quelques résultats sur le plan économique et notamment deux conférences du blé qui se tinrent à Rome en 1931.

Mais le 21 mars 1931, se répandit le bruit de tractations secrètes entre l'Allemagne et l'Autriche pour la fusion des 2 pays. Cela occupa toutes les discussions et toutes les réunions. Puis le 8 janvier 1932 Briand démissionnait pour raisons de santé. Il décéda le 7 mars. Le Parlement français décida qu'il avait bien mérité de la patrie et vota des obsèques nationales. Ce fut Edouard Herriot qui prononça l'éloge funèbre de Briand qui avait été 24 fois ministre et 11 fois président du Conseil.

Avec la disparition de Briand disparut aussi le projet d'Union européenne et ce d'autant que quelques mois plus tard les nazis arrivaient au pouvoir en Allemagne.

Une union économique pouvait-elle se faire sans union politique ? C'est probablement bien là tout le problème.

Il a peut-être fallu ce projet d'entre les 2 guerres pour permettre la résurrection de l'idée européenne ensuite. Mais l'on perçoit bien le double mouvement actuel centrifuge/centripète : pendant que les grosses têtes de Bruxelles rêvent d'une Union complète à l'américaine, tout au moins on peut le penser, les peuples revendiquent plus d'indépendance et de souveraineté et se séparent comme dans l'ex Tchécoslovaquie ou l'ex Yougoslavie alors que d'autres manifestent pour demander leur autonomie (Ecosse, Catalogne, Pays basque...) pour ne citer que le cas des pays de l'Union européenne (voir l'Ukraine, le Kurdistan, le Sud-Soudan etc)

J.D. 16 septembre 2014

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30 août 2014 6 30 /08 /août /2014 15:35

Le 6 avril 1927, pour le dixième anniversaire de l'entrée en guerre des Etats-Unis, Aristide Briand, alors Ministre des Affaires Etrangères, adressa un message au peuple américain. Dans ce message, Aristide Briand proposait aux Américains un engagement mutuel à mettre la guerre hors la loi entre la France et les Etats-Unis.

L'idée de remplacer la guerre par l'arbitrage et le droit pour résoudre les conflits faisait son chemin. Cette idée était à la base de la création de la « Société des Nations », mais aussi des accords de Locarno de 1925.

Diverses initiatives avaient été prises dans ce sens (voir la fiche N°192 http://jean.delisle.over-blog.com/2014/08/a-geneve-le-10-septembre-1926-n-192.html). L'opposition à la guerre remplissait régulièrement l'ordre du jour des congrès socialistes (voir la fiche N°8 http://jean.delisle.over-blog.com/article-clara-zetkin-58616039.html).

Le premier traité d'amitié entre la France et les Etats-Unis datait du 6 février 1778. Il était question de renouveler en 1928, une convention du 10 février 1908, à l'occasion du cent-cinquantième anniversaire du premier traité.

Le 28 décembre 1927, Frank B. Kellogg secrétaire d'Etat américain (aux Affaires étrangères) avait adressé à Paul Claudel (alors ambassadeur de France à Washington) une lettre qui était une réponse à la proposition de Briand du 6 avril 1927 et dans laquelle Kellogg proposait d'étendre à tous les pays la possibilité de signer une déclaration par laquelle « toutes les puissances renonceraient à la guerre en tant qu'instrument de politique nationale ». Sur cette proposition, il y eut de nombreuses discussions et de nombreux travaux qui aboutirent au texte suivant :

Préambule :

Ayant le sentiment profond du devoir solennel qui leur incombe de contribuer au bien de l'humanité ; persuadés que le moment est venu de renoncer franchement à la guerre en tant qu'instrument de politique nationale, afin de perpétuer les relations pacifiques et amicales qui existent actuellement entre leurs peuples ; convaincus que tous changements dans leurs relations réciproques ne doivent être recherchés que par des moyens pacifiques et être réalisés dans l'ordre et dans la paix, et que toute puissance signataire qui chercherait désormais à servir ses intérêts nationaux en recourant à la guerre devrait être privée des avantages résultant du présent traité ; espérant que, encouragés par leur exemple, toutes les autres nations du monde se joindront à ces efforts humanitaires et, en adhérant au présent traité dès qu'il entrera en vigueur, mettront leurs peuples à même de bénéficier de ses stipulations, unissant ainsi les nations civilisées du monde dans une renonciation commune à la guerre en tant qu'instrument de leur politique nationale, ont décidé de conclure un traité.
Cl
auses :

Article premier : Les hautes parties contractantes déclarent solennellement, au nom de leurs peuples respectifs, qu'elles condamnent le recours à la guerre pour le règlement des controverses internationales et y renoncent en tant qu'instrument de politique nationale dans leurs relations mutuelles.

Article 2 : Les hautes parties contractantes reconnaissent que le règlement ou la solution de tous les différents ou conflits, de quelque nature ou quelque origine qu'ils puissent être, qui pourront surgir entre elles ne devra jamais être cherché que par des moyens pacifiques.

Article 3 : Le présent traité sera ratifié par les hautes parties contractantes conformément aux exigences de leurs Constitutions respectives, et il prendra effet entre elles dès que les divers instruments de ratification auront été déposés.

Ce traité, lorsqu'il aura été mis en vigueur ainsi qu'il est prescrit au paragraphe précédent, restera ouvert aussi longtemps qu'il sera nécessaire pour l'adhésion de toutes les autres puissances du monde. Chaque instrument établissant l'adhésion d'une puissance sera déposé à...et le traité deviendra, immédiatement après ce dépôt, effectif entre la puissance donnant ainsi son adhésion et les autres parties contractantes. »

Le pacte fut signé dans l'après-midi du 27 août 1928 dans le salon de l'horloge du Quai d'Orsay. Il fut d'abord appelé « traité de Paris », mais l'appellation « pacte Briand-Kellogg » l'emporta ensuite. Ce pacte fut d'abord signé le 27 août 1928 par les représentants des pays suivants :

Afrique du Sud (Stéphane Smit)

Allemagne (Gustav Stresemann)

Australie (John Mac Lachlan)

Belgique (Paul Hymans)

Canada (Mackenzie King)

Etat libre d'Irlande (Thomas Coograve)

Etats-unis (Frank B. Kellogg)

France (Aristide Briand)

Grande-Bretagne, Irlande du Nord et Indes (lord William Cushendun)

Italie (comte Manzoni)

Japon (comte Yasuya Uchida)

Nouvelle-Zélande (James Parr)

Pologne (August Zaleski)

Tchécoslovaquie (Edvard Bénès)

Les Etats-Unis prirent l'initiative d'adresser ce pacte à 49 pays qui étaient absents le 27 août. La plupart y compris l'URSS envoyèrent leur adhésion à ce pacte. Au total 63 pays y adhérèrent. C'est à Washington que furent adressées les notifications officielles des Etats et c'est le 14 juillet 1929 que le pacte fut considéré comme entré en application.

A Paris la signature avait été précédée d'un seul discours, celui de Briand qui révéla qu'il devait à l'obligeance de Kellogg d'avoir choisi Paris pour la signature du traité, lequel Kellogg avait souhaité en outre, comme symbole, que la signature ait lieu le plus près possible de la place de la Concorde !

Aristide Briand fut surnommé : « l'apôtre de la paix ». Il prit en effet une part très active à la S.D.N. , au traité de Locarno, au rapprochement franco-allemand, au pacte Briand-Kellogg.... Sur ces dernières années de vie, il tenta d'imposer l'idée d'une union européenne pour consolider la paix, mais la « grande faucheuse » ne lui laissa pas le temps de pousser son projet.

Mettre la guerre hors la loi était une idée généreuse et on peut même dire rationnelle tellement les guerres font du ravage. Ce fut aussi le but de la S.D.N. puis de l'ONU. Malheureusement les guerres n'arrêtèrent pas. Le Japon fut le premier pays à rompre le pacte anti-guerres puis tous les autres ensuite ! Et c'est 10 ans après la mise-hors-la-loi de la guerre qu'eut lieu la plus grande boucherie de tous les temps !

En 1930, Sigmund Freud publiait un ouvrage dont le titre français est : « malaise dans la civilisation ». Dans cet écrit Freud met en parallèle l'instinct de vie et l'instinct de mort. Il faut croire que l'instinct de mort l'emporte toujours sur celui de la vie.

Depuis quelques décennies, on assiste cependant à quelque chose de nouveau. Pour l'essentiel, dans l'histoire des sociétés humaines, les guerres étaient le fait d'Etats-nations constitués. Maintenant on constate que les attentats, les opérations de guerre sont surtout menés par des groupes qui échappent aux Etats et qui n'en sont que plus dangereux.

J.D. 30 août 2014

Aristide Briand signant le pacte, publié par Suarez

Aristide Briand signant le pacte, publié par Suarez

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29 août 2014 5 29 /08 /août /2014 11:24

Le 10 septembre 1926 (douzième anniversaire de la première bataille de la Marne qui se déroula du 6 au 12 septembre 1914), une délégation allemande conduite par Gustav Stresemann, ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar, faisait une entrée triomphale dans la salle des séances de la Société Des Nations (S.D.N.) à Genève.

Voilà ce que décrit Georges Suarez dans « Briand » tome VI (édité en 1952) chapitre II :

« Les délégués allemands reçurent, en débarquant à Genève, un accueil indescriptible. Il faut se replacer dans l'atmosphère de cette époque, où seules étaient visibles les apparences créées et exploitées par les traités de Locarno....(voir la fiche N°187 http://jean.delisle.over-blog.com/2014/07/deux-discours-remarquables-le-30-novembre-1925-n-187.html)

Une foule immense avait envahi les voies d'accès , les tribunes, les couloirs de la S.D.N. Dans la salle, les délégués debout acclamaient les représentants de l'Allemagne...

Le président donna la parole à Stresemann qui, aux applaudissements frénétiques de l'assistance, monta à la tribune et prononça un fort beau discours.... ».

Ce fut Aristide Briand qui répondit au discours de Stresemann. Voici des extraits du discours de Briand :

« N'est-ce-pas un spectacle émouvant, particulièrement édifiant et réconfortant, que, quelques années à peine après la plus effroyable guerre qui ait jamais bouleversé le monde, alors que les champs de bataille sont encore presque humides de sang, les peuples, les mêmes peuples qui se sont heurtés si rudement se rencontrent dans cette Assemblée pacifique et s'affirment mutuellement leur volonté commune de collaborer à l’œuvre de paix universelle ?

Quelle espérance pour les peuples ! Et comme je connais des mères qui, après cette journée, reposeront leurs yeux sur leurs enfants sans sentir leur cœur se serrer d'angoisse !

Messieurs, la paix, pour l'Allemagne et pour la France, cela veut dire : c'en est fini de la série des rencontres douloureuses et sanglantes dont toutes les pages de l'histoire sont tachées ; c'en est fini des longs voiles de deuil sur des souffrances qui ne s'apaiseront jamais ; plus de guerres, plus de solutions brutales et sanglantes à nos différents ! Certes, ils n'ont pas disparu, mais, désormais, c'est le juge qui dira le droit. Comme les individus qui s'en vont régler leurs difficultés devant le magistrat, nous aussi, nous réglerons les nôtres par des procédures pacifiques.
Arrière les fusils, les mitrailleuses les canons ! Place à la conciliation, à l'arbitrage, à la pai
x ! »

La dernière phrase, qui fut célèbre à l'époque, déchaîna à l'assemblée de la S.D.N. à Genève une véritable tempête d'applaudissements. Suarez reproduit le commentaire qu'en fit une biographe de l'époque : Mme Antonino Vallentin :

« Les bras de l'homme s'étaient levés, une vision d'Apocalypse semblait passer devant ses yeux. Le public haletait, les mains s'agrippaient au parapet des tribunes, des larmes coulaient sur de durs visages ».

Interrompu par les applaudissements, Briand reprit un très long discours dont voici de nouveaux extraits :

« Il faut bien le dire, si l'Europe retrouve son équilibre économique, son équilibre moral, si les peuples ont conscience qu'ils sont en sécurité, ils pourront secouer de leurs épaules les lourds fardeaux qu'imposent les inquiétudes de la guerre ; ils pourront collaborer à l'amélioration de leur situation respective ; il se créera enfin un esprit européen....

L'Arbitrage ! Ce mot a maintenant tout son prestige et toute sa force ; les traités d'arbitrage se multiplient ; de peuple à peuple, on se promet de ne plus se battre, de recourir à des juges. La paix chemine à travers toutes ces entreprises, et c'est l'esprit de la Société des Nations qui les anime...

Avec elle, la Paix ! Sans elle, tous les risques de guerre et de sang dont les peuples n'ont que trop pâti...

Je me félicite d'avoir pu assister à cet événement. Il tiendra, j'en suis sûr, une grande place dans l'histoire. A nous de nous employer pour qu'aucune imprudence des uns ou des autres ne vienne compromettre les espérances des peuples ».

Suarez fait ce commentaire :

« Les derniers mots se perdirent dans une ovation délirante. Ce jour là, pour la première fois, se forma une véritable mystique de la S.D.N. Elle n'était pas sans grandeur ni sans sincérité. Mais elle allait donner à ce Parlement qui avait surtout besoin de raison, l'inspiration fanatique d'une nouvelle religion. Tant que Briand sera là, pour contenir les fougueux élans que son éloquence déchaînait, les dangers de ce prosélytisme seront réduits. Quand il disparaîtra, personne ne sera de taille pour les conjurer. »

Il faut tenir compte que Suarez écrit ces lignes en 1952, donc après la seconde guerre mondiale. Mais cela amène néanmoins à s'interroger sur la S.D.N. ancêtre de l'ONU. Comment en effet a-t-on pu passer d'un état d'euphorie, de coopération internationale des années 1920 (accords de Locarno, fonctionnement de la SDN, pacte Briand-Kellogg), à la catastrophe qui a suivi : arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne (c'est le 30 janvier 1933 que le Président Hindenburg appela Hitler comme Chancelier), guerre d'Espagne commencée en juillet 1936, invasion de la Chine par le Japon commencée en août 1928, conquêtes coloniales italiennes des années 30, guerre entre la Bolivie et le Paraguay en 1932, alliance Rome/Berlin en octobre 1936, annexion de l'Autriche en mars 1938, invasion de la Tchécoslovaquie en mars 1939 , pactes germano-soviétiques d'août 1939, seconde guerre mondiale... et en si peu de temps ?

Nota : à Genève, la S.D.N. s'installa d'abord dans le palais Wilson quai Wilson. C'est là que fut reçue la délégation allemande en septembre 1926. Ce fut le siège de la S.D.N. jusqu'au transfert en 1936 au Palais des Nations dans le parc de l'Ariana jusqu'à la fin de la S.D.N. en 1946.

Depuis 1998, le palais Wilson accueille le Haut Commissariat des Nations-Unies aux droits de l'homme et depuis 1966, le palais des Nations est devenu le siège européen de l'ONU avec un certain nombre d'agences spécifiques comme : l'AIEA (agence internationale de l'énergie atomique) , la FAO (agence pour l'alimentation et l'agriculture), l'UNESCO etc

La Société des Nations :

Dès le XIXe siècle, l'idée fit son chemin qu'il fallait remplacer les guerres par le droit et l'arbitrage pour régler les conflits entre Nations. Ainsi, un « Bureau international de la Paix » avait été créé à Berne en 1892 et des « conférences internationales de la paix » s'étaient tenues à La Haye de 1899 à 1907.

Cette idée fut reprise par Woodrow Wilson président des Etats-Unis le 8 janvier 1918 dans un discours devant le Congrès américain où il définissait en 14 points les conditions qui devaient être remplies pour terminer la guerre. Voici le point 14 :

« une association générale des Nations doit être constituée sous des alliances spécifiques ayant pour objet d'offrir des garanties mutuelles d'indépendance politique et d'intégrité territoriale aux petits comme aux grands Etats ».

Après l'armistice de novembre 1918, il y eut la conférence de Paris préparant le traité de Versailles.

C'est à l'hôtel Crillon à Paris que fut rédigé du 3 février au 11 avril 1919 le « pacte » de la Société des Nations. Et la création de cette Société des Nations fut intégrée dans le traité de Versailles.

La première réunion de la S.D.N. eut lieu à Londres le 10 janvier 1920. Elle ratifia le traité de Versailles. Le pacte prévoyait essentiellement deux grandes choses :

*la création d'une « cour permanente internationale de justice » qui fut effectivement créée à La Haye en 1922

*des procédures d'arbitrage pour régler les conflits.

C'est à partir du 1er novembre 1920 que la S.D.N. siégea à Genève

organisation :

*45 pays avaient adhéré à la Société des Nations à ses débuts, mais cela ne comprenait pas les Etats-Unis malgré qu'ils furent à l'origine de cette institution. Les Etats-Unis ne ratifièrent pas le traité de Versailles et le Sénat américain émit le 19 novembre 1919 un vote négatif à l'adhésion à la S.D.N.

La Russie n'adhéra que le 18 septembre 1934 pour en être exclue le 14 décembre 1939 suite à l'invasion de la Pologne. L'Allemagne fut admise en 1926, mais avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933, l'Allemagne quittait la Société des Nations. Le Japon condamné par la S.D.N. pour l'invasion de la Chine quittait la S.D.N. en 1933 et l'Italie en 1937. Au maximum la S.D.N. compta 60 membres fin 1934, début 1935.

L'organisation de la S.D.N. comprenait (outre la Cour de La Haye):

*Une Assemblée Générale qui réunissait des représentants de tous les pays membres, avec à la tête de l'Assemblée générale un président

*Un Conseil avec des membres permanents et des non permanents. Il y eut, à l'origine, 4 membres permanents (la France, la Grande-Bretagne, l'Italie et le Japon). En 1926, l'Allemagne devint le cinquième membre permanent. Il y eut également 4 membres non permanents élus pour 3 ans (les premiers membres élus pour 3 ans furent la Grèce, la Belgique, le Brésil et l'Espagne) puis on passa à 6 membres non permanents en 1922 puis à 9 en 1926. Le Conseil se réunissait 5 fois par an.

*Il y avait enfin un secrétariat général avec un Secrétaire Général.
En outre, la S.D.N s'adjoignit un certain nombre d'agences spécialisées (un bureau central de l'opium, une commission pour les réfugiés, une commission pour l'esclavage, un comité sanitaire, l'organisation internationale du travail
...).

Elle confia également à quelques pays (Royaume-uni, France, Belgique, Nouvelle-Zélande, Australie et Japon) un mandat de gestion sur des territoires, essentiellement anciens territoires de l'ex empire ottoman ou anciennes colonies allemandes.

La S.D.N. elle-même administra la Sarre jusqu'à ce qu'un référendum, en 1935, donne 90% de la population favorable au rattachement à l'Allemagne. La Sarre fut alors rendue à l'Allemagne, c'est-à-dire à l'époque au troisième Reich.

C'est lors de la conférence de Yalta (en Crimée) tenue en février 1945, que fut décidée la création de l'ONU en remplacement de la SDN. Tous les biens de la SDN furent dévolus à l'ONU et des agences de la SDN continuèrent à fonctionner dans le cadre de l'ONU.

Bilan

Si l'on veut voir le verre à moitié plein, la S.D.N permit de régler certains conflits tels :

-celui des îles Aland (entre la Suède et la Finlande)

-celui entre Albanie et Yougoslavie

-entre Autriche et Hongrie

-entre la Grèce et la Bulgarie

-entre Allemagne et Pologne (pour la Haute-Silésie)

-entre l'Irak et la Turquie

-entre la Colombie et le Pérou

etc

En outre les agences spécialisées permirent une coopération internationale dans la lutte contre l'esclavage, l'analphabétisme, la drogue, les épidémies, l'amélioration du droit du travail etc.

Si l'on préfère le verre à moitié vide, la SDN n'empêcha pas la guerre d'Espagne, l'invasion de la Chine par le Japon, le réarmement de l'Allemagne et la seconde guerre mondiale avec tout son cortège d'invasions, d'occupations et d'horreurs... Ce qui fait conclure à l'échec de la SDN par beaucoup d'auteurs.

La S.D.N prenait des résolutions, la Cour de La Haye rendait des jugements, mais il n'y avait pas de forces internationales pour faire appliquer les décisions. En outre, des pays comme les Etats-Unis n'adhérèrent pas pour ne pas être liés par les décisions de la SDN ; d'autres comme l'Allemagne, l'Italie, le Japon quittèrent la SDN quand ils voulurent avoir les mains libres ou furent exclus comme l'URSS en 1939.

Les artisans de la paix et de la coopération des années 1920 disparurent : Gustav Stresemann, l'Allemand, décédé le 3 octobre 1929, Aristide Briand le 7 mars 1932 et Frank Kellogg l'américain le 21 décembre 1937 (il avait 81 ans).

Ces personnages auraient été aux responsabilités 10 ans de plus, est-ce que cela aurait empêché la seconde guerre mondiale ? Qui peut répondre ?

Mussolini déclara à propos de la SDN : « La SDN est très efficace quand les moineaux crient, mais plus du tout quand les aigles attaquent ». Ce fut probablement le principal problème.

L'ONU a repris l'esprit et les missions de la SDN mais avec les mêmes problèmes. Il est bien évident que l'ONU ne se comporte pas avec la Chine, la Russie ou les Etats-Unis comme avec la Serbie ou l'Irak !

Dans « Les animaux malades de la peste », Jean de La Fontaine (1621/1695) tire la conclusion suivante :

« Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».

Cela était vrai dans l'Antiquité, au XVIIe siècle et cela l'est toujours !

J.D. 29 août 2014

le palais des Nations à Genève, photo Yann Forget

le palais des Nations à Genève, photo Yann Forget

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31 juillet 2014 4 31 /07 /juillet /2014 18:09

(cette note fait suite aux notes N° 172 et 184)

Après le désastreux traité de Versailles (1919) et l'occupation de la Ruhr (1923), une conférence internationale s'était tenue à Locarno (sur la rive suisse du lac Majeur), terminée par des accords le 16 octobre 1925.

Ces accords avaient été soumis à la ratification des parlements des pays concernés.

En Grande-Bretagne, la Chambre des Communes avait approuvé le 18 novembre 1925 par 375 voix contre 13. A son tour, le Reichstag avait donné son adhésion le 27 novembre 1925 par 291 voix contre 174. Le Parlement français se prononça seulement le 25 février 1926 par 413 voix contre 71.

Une réunion avait eu lieu à Londres le 30 novembre 1925. Deux discours remarquables y furent prononcés, par Aristide Briand (redevenu Président du Conseil ayant gardé les Affaires étrangères) et par Gustav Stresemann (Ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar). Ils furent les principaux artisans des accords de Locarno, qui à l'époque semblaient mettre un terme aux rivalités européennes et aux guerres, à tel point que le 5 septembre 1929, la S.D.N. (Société des Nations) avait donné mandat à Aristide Briand pour « présenter un mémorandum sur l'organisation d'un régime d'union fédérale européenne ».

Il est vrai qu'entre-temps Briand et Stresemann avaient reçu conjointement le prix Nobel de la paix (10 décembre 1926), et le pacte « Briand-Kellogg» avait été ratifié le 27 août 1928 (voir fiche N° 184).

En outre la Société des Nations donna à l'opinion publique l'illusion que les conflits allaient dans l'avenir pouvoir se résoudre par le Droit et la Médiation et non plus par la guerre. Les Européens à l'époque purent croire sincèrement qu'ils avaient vu « la Der des Der » et que le slogan « plus jamais ça » allait devenir réalité.

Mais le doux rêve ne dura pas longtemps, le pire restait à venir ! : en économie, la crise de 1929 et le chômage qu'elle entraîna furent rapidement suivis, sur le plan politique, par l'invasion de la Chine par le Japon (en 1931) , l'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne (début 1933), la guerre d'Espagne, la seconde guerre mondiale etc.

Voici l'intervention à Londres de Briand (rapporté par Georges Suarez dans « Briand tome VI édité en 1952, chapitre I) :

« Les accords de Locarno ont suscité un mouvement d'enthousiasme parmi les peuples. Ce n'est pas que ceux-ci aient médité , dans tous les détails, les clauses des divers articles. Ce qui caractérise ce sentiment populaire, c'est qu'il a été, pour ainsi dire, instinctif. Parmi les nombreuses lettres que j'ai reçues personnellement, il y en a une qui m'a particulièrement touché. A elle seule elle m'aurait fait considérer cet acte comme le plus important et le plus émouvant de ma vie politique. C'est une simple lettre de quelques lignes, d'une femme inconnue, sortie de la foule. Elle me disait : Permettez à une mère de famille de vous féliciter...Enfin je vais donc pouvoir regarder sans appréhension mes enfants, et les aimer avec quelle sécurité.

L'accord de Locarno a ceci de nouveau , qu'à l'esprit de soupçon, il substitue l'esprit de solidarité. C'est par la sollicitude humaine qu'il faut rendre la guerre impossible. Voilà en face de moi, les délégués de l'Allemagne.... Cela ne veut pas dire que je ne reste pas un bon Français, comme eux sont, j'en suis sûr, de bons Allemands. Mais ici nous ne sommes que des Européens. Les documents que nous venons de signer doivent rénover l'Europe. Il y a là la consécration du génie de l'Europe. Et je le vois allant chaque jour plus avant dans la voie du progrès. Par nos signatures, nous affirmons que nous voulons la paix. Nos peuples, depuis des mois, se sont heurtés maintes fois sur le champ de bataille ; ils y ont laissé souvent, avec leur sang, le meilleur de leurs forces. Les accords de Locarno seront valables, s'ils signifient que ces massacres ne recommenceront plus et s'ils font que les fronts de nos femmes ne seront plus assombris de nouveaux voiles, que nos villes, que nos villages, ne seront plus dévastés et ravagés et nos hommes mutilés. »

Voici la réponse que fit Stresemann :

« Je voudrais vous remercier, monsieur Briand, de ce que vous avez dit sur la nécessité d'une coopération des peuples et en particulier de ceux qui ont tant souffert dans le passé. Vous partez de l'idée que chacun de nous appartient à sa patrie d'abord, comme bon Anglais, bon Allemand, mais qu'il est en plus un Européen, uni à la grande tradition de la civilisation. C'est un fait que des secousses de la guerre est sortie une communauté qui nous lie tous. Nous avons le droit de parler d'un esprit européen. L'Europe, après les douloureux sacrifices qu'elle a faits pendant sa dernière guerre, ne risque-t-elle pas maintenant de perdre, par les conséquences de cette guerre, la place qui lui revient dans le monde de par son développement historique ? Ce qu'elle a subi dans cette catastrophe, ce ne sont pas seulement des pertes matérielles et des dévastations, c'est aussi et surtout ce sacrifice d'une génération dont nous ne savons pas tout ce qu'elle aurait produit si elle avait pu exercer pleinement son intelligence et son énergie. Ainsi nous avons été ébranlés ensemble et un même sort nous est fait et nous lie les uns aux autres. Nous périrons ensemble ou bien nous nous relèverons ensemble, et si nous unissons nos efforts au lieu de nous combattre... C'est la seule façon de préparer cet avenir dont vous avez dit, monsieur Briand, en des termes que je ne puis qu'approuver, qu'il doit voir l'émulation des peuples travaillant de concert au développement de la civilisation....Puissent d'autres générations se souvenir avec reconnaissance de ce jour comme du début de l'évolution nouvelle. »

Stresemann comme Briand avaient parlé sans notes.

Le 25 février 1926, Aristide Briand fit une très longue intervention devant la Chambre (des députés) pour présenter les accords de Locarno. Voici quelques extraits :

« Il (il s'agit de l'ensemble des accords de Locarno) a été rédigé, il a été conclu dans un esprit européen et pour un but de paix. Réalise-t-il les conditions de la sécurité absolue ? Rend-il à jamais impossible toute guerre ? Je me garderai de l'affirmer. Je ne veux pas faire de dupes dans mon pays. Nous dispense-t-il de tenir l’œil constamment ouvert sur les événements, de les surveiller étroitement ? Nous dispense-t-il de toutes les mesures qui peuvent être propres à garantir notre sécurité, si par malheur un événement venait à le mettre en péril ? Je dis : non....

C'est une maîtresse exigeante que la paix, plus exigeante que la guerre ! ….

Je n'exagère pas la portée de l'acte de Locarno. Je connais ses limites...
Ce qu'il y a de meilleur en lui, m'entendez-vous, c'est qu'il a donné confiance aux peuples. Ce qu'il y a de meilleur en lui, c'est qu'il a été au moment des ténèbres, dans une atmosphère de menaces, la petite lueur à laquelle s'attache l'esprit des peuples avec leurs espéranc
es. ….

Messieurs pour assurer la paix, c'est l'Europe qu'il faut organiser....

J'y suis allé (à Locarno), ils (il s'agit du Chancelier allemand Luther et de Stresemann son ministre des Affaires étrangères) y sont venus et nous avons parlé européen. C'est une langue nouvelle qu'il faudra bien que l'on apprenne …. »

En lisant ces textes, je me suis posé la question suivante : Comment en Europe a-t-on pu passer aussi rapidement de la situation d'espoir des années 1925/1930 à la catastrophe des années 1930/1940 ?

Je n'ai pas la réponse bien entendu. Il y eut la grande crise économique mais il y eut aussi probablement d'autres facteurs. Il y eut en Europe à un moment donné une génération d'hommes de valeurs (David Lloyd George en Angleterre, Aristide Briand en France, Gustav Stresemann en Allemagne...), il y en eut une autre plus tard (Winston Churchill en Angleterre, Charles De Gaulle en France...) mais entre les deux il y eut un vide : la génération sacrifiée par la guerre de 14/18 dont parle Stresemann, des gens qui n'ont pas pu prendre leur place dans la société parce que morts ou handicapés et c'est ainsi que la France s'est retrouvée en 1940 avec un chef de l'Etat âgé de 84 ans !

Ce serait une raison de plus pour penser que la guerre de 14 a amené celle de 40.

J.D. 31 juillet 2014

Gustav Stresemann, Austen Chamberlain et Aristide Briand à Locarno en 1925

Gustav Stresemann, Austen Chamberlain et Aristide Briand à Locarno en 1925

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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 17:59

Le 7 septembre 1925, Gustav Streisemann adressait une lettre au Kronprinz.

*Gustav Streisemann né en 1878 fut chancelier de la République de Weimar du 13 août 1923 au 23 novembre 1923 puis ministre des Affaires étrangères jusqu'à sa mort le 3 octobre 1929

*Guillaume de Hohenzollern ou Guillaume de Prusse (1882/1951) dit le Kronprinz était le fils héritier de l'empereur Guillaume II (1859/1941). Il fut déchu de ses droits de prince-héritier lors la proclamation de la République de Weimar et de l'abdication de Guillaume II le 9 novembre 1918.

*Guillaume II s'était réfugié en Hollande après son abdication et la reine de Hollande (Wilhelmine, reine de 1890 à 1948) s'opposa à son extradition par les alliés qui voulaient le juger. Le Kronprinz avait été exilé en Hollande. Il put revenir en Allemagne en 1923 grâce à Streisemann. Il soutint Hitler lors de sa prise de pouvoir et les nazis se servirent du Kronprinz comme caution morale.

*le contexte : Après le désastreux traité de Versailles, la désastreuse occupation de la Ruhr et l'effondrement de l'économie allemande, les alliés comprirent que de laisser sombrer l'Allemagne n'arrangerait les affaires de personne. Il y avait en outre la crainte d'une contagion communiste. Des négociations furent conduites qui aboutirent aux accords de Locarno signés le 16 octobre 1925. Les négociateurs, principalement Gustav Streisemann côté allemand et Aristide Briand côté français furent très critiqués dans leur pays respectif. Mais la France isolée et l'Allemagne ruinée n'avaient guère d'autres issues que de s'entendre.

Stresemann était un admirateur de Napoléon 1er et dans un discours prononcé le 29 janvier 1917 (en pleine guerre mondiale) il avait présenté l'Allemagne comme poursuivant la mission de Napoléon 1er contre l'Angleterre !

C'est probablement pour se justifier, surtout vis-à-vis de la postérité, que Steisemann adressa cette lettre au Kronprinz. Mais, elle éclaire la politique allemande au fil de l'Histoire, comme l'intervention d'Austen Chamberlain devant la Chambre des Communes le 24 mars 1925 éclaire la politique anglaise (voir la fiche N°181 http://jean.delisle.over-blog.com/2014/06/la-politique-anglaise-au-fil-des-siecles-n-181.html).

Cette lettre de Streisemann a été publiée par Suarez dans « Briand » tome VI (édité en 1952) chapitre I. La voici :

« A mon avis, la politique étrangère de l'Allemagne a pour le prochain avenir trois grands buts. D'abord la solution de la question rhénane, dans un sens favorable pour l'Allemagne et l'assurance de vivre en paix, sans quoi l'Allemagne ne pourra recouvrer ses forces. En second lieu , la protection des dix ou douze millions d'Allemands qui vivent maintenant sous le joug étranger. Troisièmement la rectification de nos frontières orientales, reprise de Dantzig, du corridor polonais et modifications du tracé de la frontière de Haute-Silésie. A plus longue échéance, rattachement de l'Autriche à l'Allemagne, bien que je me rende compte que ce rattachement ne soit pas de nature à apporter à l'Allemagne que des avantages car il compliquera beaucoup le problème de notre organisation.

Le meilleur moyen de réaliser ce programme est pour l'Allemagne d'entrer dans la S.D.N. (Société des Nations) Si la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et la Roumanie savent que l'Allemagne peut parler librement à Genève (siège de la S.D.N.), elles auront plus d'égards pour leurs minorités, dont elles se sont engagées par les traités internationaux à respecter les droits. En outre, toutes les questions qui, pour le peuple allemand sont brûlantes, par exemple la question de notre culpabilité, celle du désarmement général, de Dantzig, du bassin de la Sarre, etc...sont de la compétence de la S.D.N. Et un orateur habile peut les présenter à l'Assemblée de la Société de façon à créer de sérieux désagréments à l'Entente (les Alliés de la guerre de 14 contre l'Allemagne). La France n'est pas du tout ravie par l'idée de l'admission de l'Allemagne, tandis que l'Angleterre la souhaite afin de balancer l'influence prépondérante de la France à Genève.

Le pacte rhénan comporte de notre part un abandon, en ce sens que nous renonçons à un conflit armé pour reconquérir l'Alsace-Lorraine ; mais cet abandon n'a qu'un intérêt théorique puisqu'en fait nous n'avons aucune possibilité de faire la guerre à la France...

C'est pourquoi la politique allemande devra pour commencer suivre la formule que Metternich, je crois, adoptait en Autriche après 1809 : finasser (finassieren) et se dérober aux grandes décisions. »

*Les accords de Locarno : Pour régler tous les problèmes non réglés par les traités d'après guerre, une réunion internationale se tint au Palais de justice de Locarno (canton du Tessin en Suisse, la ville se trouve au bord du lac Majeur) du 5 au 16 octobre 1925. Etaient représentés : La France (Aristide Briand et Berthelot) , l'Allemagne (le chancelier Hans Luther et Gustav Stresemann), l'Angleterre (Stanley Baldwin et Austen Chamberlin), l'Italie (Vittorio Scialoja et Benito Mussolini), la Belgique (Emile Vandervelde) , la Pologne (comte Skrzynski) , la Tchécoslovaquie (Edouard Bénès).

La réunion de Locarno déboucha sur les accords suivants :

*traité entre l'Allemagne, la Belgique, la France, la Grande-Bretagne et l'Italie. Ce traité est aussi connu sous le nom de « pacte rhénan »

*Convention d'arbitrage entre l'Allemagne et la Belgique

*Convention d'arbitrage entre l'Allemagne et la France

*Traité d'arbitrage entre l'Allemagne et la Pologne

*Traité d'arbitrage entre l'Allemagne et la Tchécoslovaquie

*Traité d'alliance franco-polonais

*Traité d'alliance franco-tchécoslovaque

Voici quelles furent les principales conséquences de ces traités ou conventions :

-l'Allemagne apportait à la France sa garantie de respect des frontières de l'est (est pour la France, ouest pour l'Allemagne) et renonçait à récupérer l'Alsace et la Lorraine. Elle apportait également sa garantie du respect des frontières belges.

-l'Allemagne était admise comme membre de la S.D.N. Cet adhésion avec un siège permanent au Conseil fut effective le 10 septembre 1926

-les forces étrangères (françaises et belges) évacuèrent la Rhénanie en août 1929. La Rhénanie ou région allemande du Rhin comprend notamment la Ruhr et la Sarre.

A l'époque ces accords de Locarno suscitèrent un grand espoir parmi les populations européennes. Le 10 décembre 1926, Gustav Streisemann et Aristide Briand recevaient conjointement le prix Nobel de la Paix.

Dans l'euphorie, était signé à Paris le 27 août 1928 le « pacte Briand-Kellogg » ratifié par 57 Etats par lequel ils s'engageaient à renoncer à la guerre pour régler leurs conflits mais à recourir à l'arbitrage international. Il y eut alors 3 années sans aucune guerre sur la terre. Les 3 seules années du vingtième siècle sans guerre ! Le Japon fut le premier à rompre le pacte en envahissant la Mandchourie (invasion commencée le 19 septembre 1931). Kellog était le secrétaire d'Etat américain chargé de la politique étrangère.

Les objectifs que Stresemann assignait à l'Allemagne dans sa lettre au Kronprinz : récupération des territoires de langue allemande enlevés à l'Allemagne, annexion de l'Autriche … ce fut Hitler qui les réalisèrent !

Mais cela permet de comprendre que la politique d'extension territoriale, suivie par Hitler dans les années 1930, n'était que la continuité de la politique du Saint Empire romain germanique, du royaume de Prusse, de l'empire allemand et même de la République de Weimar. Cela explique aussi pourquoi les Allemands ont suivi le régime nazi outre la situation économique etc.

Les artisans des accords de Locarno qui avaient entraîné une meilleure coopération entre les pays européens et des espoirs de paix n'étaient plus là en 1933 !

J.D. 9 juillet 2014

Guillaume II et son fils tranquillement réfugiés en Hollande, photos prises au château d'Amerongen et  publiées par "Le Miroir" du 8 décembre 1918

Guillaume II et son fils tranquillement réfugiés en Hollande, photos prises au château d'Amerongen et publiées par "Le Miroir" du 8 décembre 1918

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27 juin 2014 5 27 /06 /juin /2014 16:45

Le 24 mars 1925, Chamberlain fit une déclaration devant la Chambre des Communes qui résume une constante de la politique étrangère britannique au fil des siècles. Cette déclaration est rapportée par Georges Suarez dans « Briand » tome VI (publié en 1952), chapitre I. La voici :

« La France a besoin de sécurité. L'Angleterre reconnaît ce besoin et a le devoir de prêter son aide à la France. D'ailleurs, l'intérêt de l'Angleterre est aussi en jeu. Toutes nos plus grandes guerres ont été menées pour empêcher toute grande puissance européenne de dominer l'Europe et en particulier d'occuper seule les côtes de la Manche et les ports des Pays-Bas. C'est pour cette raison que nos ancêtres ont combattu l'Espagne à l'apogée de sa puissance, que nos grands-pères ont combattu Napoléon et que nous-mêmes, nous avons été en guerre avec l'Allemagne. C'est la question de notre propre sécurité qui se pose en ce moment. D'ailleurs, nous sommes engagés par les articles 42 et 44 du Traité de Versailles qui concernent la rive gauche du Rhin... »

Commentaires :

*Le Chamberlain dont il est question est Austen Chamberlain qui fut ministre britannique des Affaires étrangères de 1925 à 1929 et qu'il ne faut pas confondre avec son demi-frère Arthur Nevillle Chamberlain qui fut premier ministre britannique du 28 mai 1937 au 10 mai 1940. C'est ce dernier qui baissa son froc ainsi que Daladier à Munich en 1938 et qui à leur retour furent accueillis en héros pour « avoir sauvé la paix ». On sait ce qu'il en fut !

*Après l'armistice du 11 novembre 1918, il y eut le désastreux traité de Versailles (œuvre de Clemenceau) et la non moins désastreuse occupation de la Ruhr (œuvre de Poincaré). Voir la fiche N°172 http://jean.delisle.over-blog.com/2014/04/le-desastreux-traite-de-versailles-n-172.html

*L'intervention d'Austen Chamberlain devant la Chambre des Communes se situe entre la conférence de Cannes (voir la fiche N° 177 http://jean.delisle.over-blog.com/2014/06/la-conference-de-cannes-n-177.html) et le retour d'Aristide Briand sur la scène politique. Il redevint Président du Conseil du 28 novembre 1925 au 17 juillet 1926 en se réservant en outre le porte-feuilles des Affaires étrangères dont il fut en plus ministre du 23 juillet 1926 au 12 janvier 1932. Durant les années où Briand eut en charge les affaires étrangères de la France, il eut 2 objectifs principaux :

-travailler à réintégrer l'Allemagne dans le concert des Nations et à s'entendre avec l'Allemagne, ce qui fut rendu difficile par l'élection le 26 avril 1925 du maréchal Hindenburg comme chancelier du Reich (c'est-à-dire de la République de Weimar). « Le choix comme président du Reich d'un coupable de guerre, produisit dans les chancelleries et l'opinion l'effet d'une provocation »

-maintenir une alliance défensive avec l'Angleterre pour le cas où le militarisme « prussien » reprendrait le dessus.

Il œuvra en tant que représentant du gouvernement français et aussi au sein de la Société des Nations. Sur le premier point son entente avec Gustav Streisemann, qui eut en charge la politique étrangère de la République de Weimar à partir de 1923, permit d'atteindre les objectifs recherchés et en 1926, cela valut à Briand et Streisemann de recevoir conjointement un prix Nobel de la paix. Mais Streisemann mourut le 3 octobre 1929 et Briand le 7 mars 1932. Et l'on connaît la suite dès 1933 !

*L'intervention de Chamberlain le 24 mars 1925 illustre parfaitement la continuité de la politique britannique au fil des siècles. Ceux-ci surent toujours intervenir dans les affaires des européens continentaux pour sauvegarder leurs intérêts. Mais peut-on reprocher aux Anglais de défendre les intérêts des Anglais ?

Au cours de l'Histoire, ils surent à de nombreuses reprises susciter des coalitions de l'Europe contre la France, mais si la diplomatie britannique fut plus intelligente que la nôtre, à qui la faute ?

*A toutes les époques, il y eut en Angleterre, comme dans tous les pays, de nombreux problèmes internes. N'oublions pas que les Anglais coupèrent la tête à leur roi (Charles 1er décapité le 30 janvier 1649) bien avant que le pauvre Louis XVI ne perde la sienne (le 21 janvier 1793) que Thomas Cromwell fut décapité (le 28 juillet 1540) qu'Henri VIII fit décapiter 2 de ses épouses, qu'Olivier Cromwell mort le 3 septembre 1658, fut déterré pour être décapité, qu'Elisabeth 1ère fit décapiter sa cousine Marie-Stuart (le 8 février 1587) qui avait été reine d'Ecosse et reine de France …sans oublier l'assassinat, le 29 décembre 1170, sur ordre du roi Henri II, de Thomas Becket archevêque de Canterbury etc etc etc

*Des années 1780 à nos jours, la France connut : la royauté, la première République, le premier Empire, le retour des Rois, la seconde République, le second Empire, la troisième République, l’État français, la quatrième puis la cinquième République. Durant le même temps les Anglais conservèrent leur monarchie et le fait que les monarques (depuis Henri VIII) soient aussi chef de l’Église anglicane contribue probablement à la stabilité du système. Bien sûr que les pouvoirs d'Elisabeth II (reine depuis 1952) ne sont plus ceux de son arrière-arrière grand-mère : Victoria (reine de 1837 à 1901) mais la continuité de la royauté explique probablement la continuité du système et la continuité de la politique.

J.D. 27 juin 2014

Réception de George V à Paris, photo publiée par "Le Miroir" du 8 décembre 1918

Réception de George V à Paris, photo publiée par "Le Miroir" du 8 décembre 1918

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10 juin 2014 2 10 /06 /juin /2014 18:06

Cette note fait suite à la note N° 172 sur le traité de Versailleshttp://jean.delisle.over-blog.com/2014/04/le-desastreux-traite-de-versailles-n-172.html et à la note N° 177 sur la conférence de Cannes http://jean.delisle.over-blog.com/2014/06/la-conference-de-cannes-n-172.html.

Raymond Poincaré qui avait été Président de la République durant la première guerre mondiale n'avait pas souhaité se représenter lorsque son septennat arriva à échéance début 1920.

Deschanel :

Il fut d'abord remplacé par Paul Deschanel qui avait été député d'Eure-et-Loir de 1885 à 1920 et même Président de la Chambre (des députés) de 1898 à 1902 et de 1912 à 1920. Paul Deschanel fut élu (à l'époque par le Parlement) Président de la République le 17 janvier 1920.

Lors d'un déplacement, le 23 mai 1920, Paul Deschanel tomba du train en pyjama (dans le Loiret à une douzaine de kms au N.O. de Montargis). Situation dûe probablement à du somnambulisme. L'affaire fit grand bruit et ravit tous les humoristes. Comme l'avait fait la mort de Félix Faure à l'Elysée le 16 février 1899 ! Ah, cette troisième République !

Finalement, Deschanel remit sa démission de Président pour « raison de santé » en septembre 1920. Entré en fonction le 18 février, il aura été Président tout juste 7 mois.

Millerand :

Alexandre Millerand qui était Président du Conseil au moment de la démission de Deschanel fut élu Président de la République.

Ce Millerand né à Paris le 10 février 1859 fut d'abord avocat et journaliste (proche de Clemenceau) Il fut élu député de la Seine à partir de 1885.

D'abord socialiste, Millerand commença à prendre ses distances avec les socialistes en entrant dans le gouvernement de Waldeck-Rousseau en 1899. Il fut le premier socialiste français à être membre d'un gouvernement « bourgeois ».

Plus il montait en responsabilité, plus Millerand glissait de gauche à droite. Au moment de son élection comme Président de la République, le parlement était divisé en 2 grands blocs : le « bloc national » à droite et le « cartel des gauches » à ...gauche (mais enfin!). Millerand avait été élu avec le soutien de la droite.

Millerand Président de la République avait sapé le travail de Briand Président du Conseil lors de la conférence internationale de Cannes. Cela avait amené la démission de Briand en janvier 1922, malgré le soutien que lui avait apporté le Parlement.

Raymond Poincaré qui avait remplacé Briand comme Président du Conseil avait fait occuper militairement la Ruhr à compter du 11 janvier 1923. Le traité de Versailles était un désastre, l'occupation de la Ruhr ajouta du désastre au désastre, non seulement en Allemagne mais aussi en France. L'arrêt d'une grande partie des productions en Allemagne eut des conséquences pour les autres pays. Il en alla de même de l'inflation. En 1924, le franc perdit 50% de sa valeur. Ce n'était rien par rapport au mark allemand. Une nouvelle monnaie d'abord appelée « Rentenmark » fut créée en Allemagne à compter du 1er décembre 1923. Un de ces nouveaux marks était échangé contre 1.000 milliards d'anciens marks. C'est dire à quelle situation totalement débile on était arrivé.

Des élections législatives eurent lieu en France le 11 mai 1924. La population excédée vota massivement pour le cartel des gauches qui soutenait Aristide Briand. Les différents partis du cartel des gauches eurent 441 élus et la droite 137. La politique Millerand-Poincaré était massivement rejetée par le corps électoral. Et voici ce qu'écrit Georges Suarez dans « Briand » tome VI, chapitre I :

« Le 1er juin 1924, 307 députés cartellistes votèrent un ordre du jour où il était dit que le président de la République ayant pratiqué une politique personnelle -celle du bloc national que le pays venait de condamner- son maintien à l'Elysée blessait la conscience républicaine et ne manquerait pas d'engendrer des désaccords incessants entre le gouvernement et le chef de l'Etat. »

Une liste de griefs faits à Millerand suivait, parmi cette liste, ses interventions à la conférence de Cannes.

A la suite de quoi, Millerand eut beaucoup de mal à trouver quelqu'un pour former un gouvernement ; tous les pressentis se récusaient. Enfin un nommé François-Marsal se décida. Son investiture fut rejetée le 10 juin 1924 au Sénat par 154 voix contre 144 et à la Chambre des députés par 327 voix contre 217.

Le lendemain (11 juin 1924) Millerand se démettait de ses fonctions de Président de la République et le 13 juin l'Assemblée Nationale (à l'époque Sénat et Chambre des députés) élisait Gaston Doumergue comme Président de la République.

Cela montre que les parlementaires peuvent avoir la peau d'un président désavoué par les électeurs, sauf quand le système est bloqué par la concomitance des élections présidentielles et législatives.

J.D. 10 juin 2014

billets de banque allemands en millions et milliards de marks et rentenmarks de 1 et 2 marks

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3 juin 2014 2 03 /06 /juin /2014 17:41

Dans les années 1920, Anglais et Français n'eurent manifestement pas la même perception du danger que pouvait encore représenter l'Allemagne.

Il faut dire que tous les combats de la guerre avaient eu lieu sur le continent. La France avait eu 1.600.000 morts (civils et militaires), 4,2 millions de blessés et 600.000 maisons avaient été détruites dans les zones de combats.
En outre, on ne s'en rend plus compte aujourd'hui, mais il y a un siècle, les Français avaient en tête 4 invasions et 4 occupations du territoire par les Prussiens au cours des 120 années écoulées : Lors de la première abdication de Napoléon (avril 1814), après la bataille de Waterloo (juin 1815), à l'occasion de la guerre de 1870 et de 1914
à 1918.

Le danger prussien passé, l'ambiance de chaque côté de la Manche était devenu exécrable : l'anglophobie d'un côté répondant à la francophobie de l'autre. La presse anglaise alla jusqu'à qualifier la France de « nation satanique » (rapporté par Suarez dans « Briand » tome V chapitre VIII)

La conférence de Washington (voir la note N°176http://jean.delisle.over-blog.com/2014/05/la-conference-de-washington-ou-la-mesentente-cordiale-n-176.html), où la délégation anglaise avait passé son temps à œuvrer contre la France, n'avait rien arrangé.

De retour de Washington, Briand qui avait une claire conscience du danger allemand et qui souhaitait obtenir un engagement de défense réciproque entre l'Angleterre et la France, prit contact avec Lloyd George son homologue britannique.

De son côté, Lloyd George souhaitait organiser une coopération européenne pour relancer l'économie qui avait été mise à mal par les années de guerre. Les deux hommes se rencontrèrent à Londres les 18 et 21 décembre 1921, à Paris le 26 décembre et à Cannes le 4 janvier 1922, juste avant une conférence qui s'ouvrit le 6 janvier à 11 heures au cercle nautique de Cannes (qui fut démoli pour faire place au « Palais des Festivals » en 1947).

Avaient été invités et participèrent à cette conférence des représentants de la Belgique, de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Italie et du Japon. En outre les Etats-Unis avaient envoyé un observateur.

Les rencontres entre Briand et Lloyd George firent l'objet de compte-rendus qui furent exploités par Suarez. Voici quelques extraits des propos tenus par Briand à Lloyd George :

« Son principal objet (à Aristide Briand) était d'édifier autour d'un accord franco-anglais une organisation générale tendant au maintien de la paix en Europe. Si d'autres nations avaient l'impression d'une ferme entente entre la France et la Grande-Bretagne pour le maintien de la paix et de l'ordre, la paix ne serait plus menacée de longtemps et l'Allemagne trouverait avantage à se joindre à elles. Ce seul fait barrerait la route aux forces réactionnaires en Allemagne, en rendant inébranlable l'ordre des choses qu'elles cherchent à détruire. Une pareille entente entre France et Angleterre empêcherait les Allemands de former des projets contre les peuples à leurs frontières. Une telle garantie obligerait probablement les Allemands à abandonner leurs desseins militaires par exemple, contre la Pologne et la Russie. Cela aiderait aussi la démocratie allemande à faciliter le retour de l'Allemagne dans la communauté des nations et cela tendrait d'une façon générale à la stabilisation de l'Europe pour une longue période. »

« La Russie a une armée de 800.000 hommes, avec du matériel suffisant, sinon abondant, et un réservoir de un million ou 1.200.000 hommes. Les bolcheviks se procurent du matériel un peu partout. Récemment, un chargement important a été expédié d'Allemagne. Si la Russie venait à s'allier avec l'Allemagne contre la Pologne et la Tchécoslovaquie, il pourrait en résulter un grave péril ».

« On ne peut oublier que l'Allemagne a 20 millions d'habitants de plus que la France, que la démocratie n'est encore, pour la plus grande partie des Allemands, qu'un mot vide de sens et que ce peuple discipliné, laborieux, doué d'un génie fécond d'organisation, mais chez lequel une active propagande politique et intellectuelle, notamment dans les universités et les écoles, entretient un esprit agressif et un désir ardent de revanche, peut rendre un jour inefficaces les mesures de désarmement prescrites par le traité de Versailles. »

Difficile de nier que Briand avait pressenti les événements. De son côté Lloyd George avait « annoncé son intention de demander à la Russie de s'engager à ne pas attaquer la Finlande, les Pays baltes, la Pologne, la Roumanie et la Tchécoslovaquie »

Briand demanda alors à Lloyd George de recommander à l'Allemagne de prendre les mêmes engagements !

A l'ouverture de la conférence de Cannes, Lloyd George annonça son intention de procurer à la France un pacte de garantie en cas d'agression allemande, mais demandait en même temps pour l'Allemagne un allègement des conditions de paiement des réparations de guerre.

Mais pendant que Briand alors président du Conseil négociait à Cannes, un clan anti-Briand s'activait à Paris. Clemenceau n'était plus là mais d'autres avaient pris le relais avec en tête Alexandre Millerand qui était devenu Président de la République, puis Raymond Poincaré qui n'avait pas sollicité un second mandat de président mais qui était devenu président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat, et menait, au Sénat, la fronde contre Briand.

Millerand désavoua les négociations de Briand à Cannes et cela se retrouva (pas par hasard) dans la presse. Millerand avait convoqué à Paris 2 conseils des ministres en l'absence de Briand pour faire cautionner sa politique anti-Briand par les ministres du cabinet Briand ! Et l'un des ministres (Barthou) qui soutenait Briand à Cannes, le désavoua à Paris.

Devant cette situation, Briand quitta la conférence de Cannes le 12 janvier pour rentrer à Paris. Il eut une entrevue houleuse avec Millerand puis un nouveau conseil des ministres se réunit. Les mêmes qui critiquaient Briand en son absence l'approuvèrent à l'unanimité.

Le jour même Briand intervenait devant la Chambre (des députés). Après un long exposé sur les négociations en cours à Cannes, il fut acclamé par les députés, mais écœuré Briand déclarait :

« Un homme politique, à la place où je suis et dans les circonstances redoutables que traverse notre pays, n'a pas le droit d'aller au poste de combat s'il n'a pas la certitude qu'il ne lui viendra pas de balles d'ailleurs. Il consent à en recevoir des autres pays mais pas du sien.... »

Puis Briand annonça sa démission. Poincaré devint président du Conseil, Barthou vice-président.... le crime avait payé !

Le 14 janvier Philippe Berthelot qui avait été ministre dans un gouvernement Briand lui adressait une lettre :

« ...Aussi ne puis-je me souvenir sans indignation des attaques abominables et des pièges constants multipliés contre votre gouvernement. Je ne pourrai jamais m'habituer à la politique, à ses travers, à ses bassesses. Je suis heureux de me sentir libre et je ne voudrais à aucun prix recommencer à y être mêlé malgré moi. »

Depuis la plus haute antiquité, la politique a été le domaine par excellence des coups tordus, de l'hypocrisie, des trahisons... Briand dépassait de plusieurs coudées tous ses collègues, ils ne le lui pardonnaient pas !

Dès le 13 janvier 1922, la démission de Briand à Paris mettait fin à la conférence de Cannes qui se séparait sans avoir pris aucune résolution sauf celle de se réunir à nouveau à Gênes. Les magouilles politiciennes et ambitions personnelles en France avaient eu raison d'une conférence internationale qui aurait pu aboutir à un accord de coopération européenne. Les délégations étrangères prirent mal la démission de Briand. La presse internationale accusa la France d'être un pays ingouvernable (déjà!).

Une nouvelle conférence s'ouvrit à Gênes le 10 avril 1922 et se termina le 19 mai.

« Ce fut un fiasco dont la mésentente entre Anglais et Français fut la cause essentielle ». Briand avait cherché un rapprochement avec la Grande-Bretagne, politique que ne suivit pas Poincaré.

Le 16 avril 1922, l'Allemagne et l'URSS avaient conclu le traité de Rapallo et profitaient des dissidences entre France et Grande-Bretagne pour se rapprocher.

En Grande-Bretagne, le ministère de Lloyd George succomba le 19 octobre 1922. Avec son remplaçant (Bonar Law) « le différent franco-britannique s'accentua encore ».

Les événements des années 1930 en Allemagne obligeront France et Grande-Bretagne à s'allier de nouveau, mais avec des hommes qui n'eurent aucun courage et avec des années perdues qui auraient pu être utilisées pour préparer une coopération et une paix durable en Europe.

J.D. 3 juin 2014

Aristide Briand à Cannes entouré par Louis Loucheur et Paul Doumer, publié par Suarez

Aristide Briand à Cannes entouré par Louis Loucheur et Paul Doumer, publié par Suarez

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31 mai 2014 6 31 /05 /mai /2014 10:49

Le 4 mars 1921, un nouveau président (Warren Harding, mort le 2 août 1923, il n'eut pas le temps de finir son mandat) avait pris ses fonctions à Washington. Le 13 juillet 1921 il avait envoyé une invitation aux alliés de la guerre de 14 à venir à Washington pour examiner certains problèmes et principalement :

*la course effrénée aux armements qui avait repris de plus belle surtout dans le domaine de l'armement naval

*les accords passés entre l'Angleterre et le Japon

*la délimitation des zones d'influence entre les puissances dans le Pacifique.

Cette conférence commença le 12 novembre 1921 et se termina le 6 février 1922. Elle entraîna la signature de 2 traités :

*un traité naval le 6 février 1922 pour limiter les droits des puissances dans la construction d'une marine de guerre. Ce traité fut signé par les Etats-Unis, la Grande Bretagne, le Japon, la France et l'Italie. La Grande-Bretagne conservait sa première place comme puissance militaire maritime.

L'Italie de Mussolini fut la première dans les années 30 à dénoncer ce traité. Quant à l'Allemagne, elle ne l'avait pas signé ! Mais les traités furent mal...traités par Hitler de toutes façons! Le Japon et les autres suivirent. La conférence de Washington est aussi souvent appelée « conférence navale ».

*un traité du 13 décembre 1921 réglait les zones d'influence des puissances dans le Pacifique, donnait des droits à la Chine et supprimait de fait les traités antérieurs entre la Grande-Bretagne et le Japon. Outre les 5 signataires du traité du 6 février , la Chine, la Belgique, les Pays-Bas et le Portugal étaient signataires de ce traité

les traités anglo-nippons : le 16 juillet 1894 avait été signé à Londres un « traité de commerce et de navigation » entre la Grande-Bretagne et le Japon. Puis le 30 janvier 1902 un nouvel accord par lequel l'Angleterre s'engageait à ne pas intervenir en cas de guerre entre le Japon et la Russie et à intervenir aux côtés du Japon au cas où une autre puissance soutiendrait la Russie.

Les Japonais voyaient leur population augmenter régulièrement avec un territoire étroit. Ils avaient l'ambition de s'étendre sur le continent proche. Mais la Russie tsariste avait des ambitions sur les mêmes territoires. Il y avait eu un premier conflit entre Russes et Japonais en 1894 qui s'était terminé par un armistice signé à Tokyo le 30 mars 1895. Puis les Russes avaient pris de l'avance, en négociant avec les Chinois qui leur avaient donné à bail, en 1898, Port-Arthur (port chinois de Mandchourie). Les Russes avaient installé une importante base maritime (militaire) à Port-Arthur.

Forts de leur traité de 1902 avec les Anglais, les Japonais attaquèrent sans déclaration de guerre la flotte russe de Port-Arthur le 8 février 1904 puis firent le siège de la garnison russe qui capitula le 22 janvier 1905. Les Russes furent encore vaincus à la bataille terrestre de Monkden en mars 1905 et à la bataille navale de Tsuhima du 17 au 29 mai 1905. Sous les auspices du Président américain Theodore Roosevelt (président de 1901 à 1909, à ne pas confondre avec Franklin Roosevelt qui, lui, fut président de 1933 à 1945 ; c'est après lui que les mandats de président furent limités à 2), le traité de Portsmouth, signé le 5 septembre 1905, accordait au Japon : la Corée, la moitié de l'île de Sakhaline et la région de Port-Arthur.

Les Japonais étaient entrés dans la guerre de 14 aux côtés des Alliés pour contrer la percée allemande dans le Pacifique. Les Japonais s'emparèrent sans beaucoup d'efforts des colonies allemandes du Pacifique et les conservèrent dans les traités d'après guerre. Voir la fiche N° 172 http://jean.delisle.over-blog.com/2014/04/le-desastreux-traite-de-versailles-n-172.html.

C'est le 23 août 1914 que le Japon avait déclaré la guerre à l'empire allemand. Pour récupérer les colonies allemandes du Pacifique, il n'en coûta que 415 vies aux Japonais. De tous les belligérants de la première guerre mondiale, les Japonais eurent manifestement le meilleur rapport en termes de coûts/avantages.

Le contexte de la conférence pour les Anglais : Durant 6 siècles (bataille de Bouvines 1214, bataille de Waterloo 1815) les Anglais luttèrent contre l'hégémonie française en Europe. La diplomatie anglaise parvint souvent à réunir des coalitions européennes contre la France. La victoire de l'Europe sur Napoléon 1er mit provisoirement fin à l'hostilité anglaise. Puis les Anglais s'inquiétèrent de la percée russe vers la mer Noire pour avoir un accès à la Méditerranée. Les Anglais se rapprochèrent une première fois des Français et ce fut la guerre de Crimée (1854/1856) contre la Russie.

Secrètement les Anglais durent se réjouir de la cuisante défaite de la France contre la Prusse en 1870. Mais quand ils virent le royaume de Prusse se transformer en Empire allemand et réussir dans tous les domaines, ils se rapprochèrent une nouvelle fois de la France et ce fut « l'Entente cordiale » (le 8 avril 1904).

Les Anglais payèrent leur tribu à la guerre de 14 : 1 million de tués et 1.700.000 blessés. Mais après la guerre les dirigeants britanniques comme la population pensaient que l'Allemagne à genoux n'était plus un danger pour longtemps. Alors les vieux démons francophobes resurgirent. La presse britannique du début des années 1920 accusait la France de vouloir remplacer la Prusse comme puissance militariste et impérialiste. Rien de moins ! Et bien sûr, la population anglaise suivait. De cette situation il existe de nombreux témoignages dans le tome V de la biographie consacrée à Briand par Georges Suarez. Je ne peux pas en recopier des pages pour ne pas alourdir ce texte, voici néanmoins 2 extraits du texte de Suarez pour décrire l'ambiance de l'époque (chapitre VII du tome V) :

« L'extraordinaire violence de la campagne des journaux anglais contre notre puissance militaire était en quelque sorte une préface aux intrigues auxquelles la délégation britannique s'apprêtait à se livrer contre notre pays à Washington ».

« L'armée française était représentée (dans la presse anglaise) comme un obstacle à la paix, un élément de troubles en Europe, une menace pour l'avenir. La France était représentée, par la caricature ou les récits, sous les traits d'un soudard écrasant de sa botte un univers épuisé et sanglant ».

Le 22 novembre 1921, le New-York World publiait un article intitulé « La France préparant une nouvelle guerre... » sous la signature de l'écrivain anglais Wells (l'auteur de la Guerre des Mondes). Article dans lequel on pouvait lire :

« Le fait brutal de la question est que la France maintient une vaste armée en face d'un univers désarmé et qu'elle se prépare énergiquement à de nouvelles opérations belliqueuses en Europe et à une guerre sous-marine contre l'Angleterre »

Et Suarez de commenter : « Cette brutale et invraisemblable accusation sous la plume de Wells, montrait bien que la campagne était depuis longtemps préparée ».

La délégation anglaise à Washington était conduite par lord Balfour qui prenait régulièrement ses ordres auprès de Lloyd George qui était resté à Londres. On apprend au passage que les Américains espionnaient les conversations des différentes délégations avec leur capitale respective !

L'invitation américaine pour la conférence ne portait que sur l'armement naval. Les Anglais parvinrent à obtenir la discussion sur les armements terrestres parce qu'ils souhaitaient une réduction importante des forces terrestres françaises. Ils avaient aussi pour objectif dans cette conférence d'interdire à la France la constitution d'une force sous-marine ! Aristide Briand qui conduisait la délégation parvint à déjouer toutes les manœuvres des Britanniques. Il faudra attendre l'arrivée au pouvoir des nazis pour que l'Angleterre se rapproche une nouvelle fois de la France.

Les Italiens : Les Italiens avaient de la rancœur contre la France (voir sur mon blog les notes N° 161http://jean.delisle.over-blog.com/2014/02/l-italie-et-la-guerre-de-14-n-161.html et 172). Pour isoler la France à la conférence de Washington, la presse anglaise utilisa la mauvaise humeur italienne pour prêter à Briand de faux propos désobligeants contre l'armée italienne. Ces articles furent repris par la Stampa et voici le résultat :

« A Turin, à Rome, à Naples, des cortèges se formèrent aux cris de A bas la France ! A Turin, le Consulat français fut saccagé, vitres brisées, meubles renversés, personnel molesté. Le même soir, les incidents de Washington et de Turin furent évoqués à la Chambre italienne. Le ministre des Affaires étrangères della Toretta lut une dépêche de Schanzer (délégué italien à Washington) qui démentait formellement les propos attribués à Briand sur l'armée italienne. Hughes (secrétaire d'Etat américain aux Affaires étrangères), à son tour, démentit officiellement la nouvelle publiée par le Daily Telegraph et l'Echo de Paris »

Les Italiens avaient été très déçus de la place qui leur avait été faite dans le traité de Versailles et les autres traités d'après guerre. Ils furent autant déçus de la conférence de Washington.

Les Américains: Les Etats-Unis s'inquiétaient de la montée en puissance du Japon dans la zone pacifique. Leur intervention dans la guerre avait coûtait cher, même si elle avait placé les Etat-Unis au premier rang de la diplomatie mondiale. La course au réarmement naval coûtait cher et l'opinion publique américaine n'en voulait pas. Les Américains parvinrent à leurs buts à la conférence de Washington : fin de l'alliance anglo-nippone et limitation des forces navales, au moins provisoirement car l'on sait ce qu'il advint dans les années 1930.

La France : La délégation française à Washington était conduite par Aristide Briand qui était redevenu président du Conseil. Il s'attacha à démontrer aux autres délégations :

*comment les 7 millions de soldats allemands démobilisés étaient repris en main par des associations, théoriquement d'anciens combattants mais qui étaient de fait des organisations para-militaires et comment ils continuaient de s'entraîner .

*que la République de Weimar était trop faible pour constituer une garantie pour les autres nations

*que l'industrie allemande compte-tenu de son importance et de son efficacité pouvait en peu de temps réarmer l'Allemagne.

Quelle clairvoyance, quelle lucidité ! Les Américains qui soutenaient d'abord le point de vue anglais se rallièrent à Briand et la France put conserver tout son potentiel militaire, mais Briand décéda en mars 1932 et l'on sait ce que firent ceux qui suivirent !

Les manœuvres de Clemenceau avaient écarté Briand des responsabilités politiques au moment de la déclaration de la guerre de 14 puis au moment des négociations des traités d'après guerre. La mort l'empêcha d'être présent lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir. Quel drame pour la France et les Français !

J.D. 31 mai 2014

La récapitulation thématique des notes de ce blog se trouve sur la fiche N°76 http://jean.delisle.over-blog.com/article-blog-liste-des-articles-111165313.html

les délégués français à Washington (Briand est le troisième en partant de la gauche)

les délégués français à Washington (Briand est le troisième en partant de la gauche)

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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 14:36

*Entre le 2 et le 18 août 1914, la France mobilisa 3.780.000 soldats (sur une population de 39 millions d'habitants au début de la guerre) et 8.410.000 durant la durée de la guerre dont 5% « d'indigènes » (ce qui signifie au passage que 95% n'en étaient pas). Redisons encore une fois (voir note N°154) que l'héroïque résistance belge permit à la France de terminer sa mobilisation et aux Anglais d'arriver au Havre et à Rouen à partir du 18 août 1914, le jour même où les armées allemandes franchissaient la frontière française!

*Cette énorme mobilisation vida les campagnes et les entreprises d'une bonne partie de leurs travailleurs. Or dans les campagnes, il fallait s'occuper des animaux, faire les moissons, les vendanges et autres récoltes. Dès le 7 août 1914, René Viviani alors président du Conseil (aujourd'hui on dit premier ministre) lançait un appel aux femmes, surtout à celles de la campagne. Les guerres du XIXe siècle avaient été courtes ainsi que quelques conflits en Europe au début du XXe siècle. L'opinion publique comme les autorités étaient persuadées que la guerre qui commençait serait courte elle aussi. Il fallut vite déchanter ! Il fallut aussi faire face à l'énorme consommation de munitions qui n'avaient pas été prévue, au ravitaillement des soldats et de la population....

*Des millions de femmes remplacèrent les hommes partout. Aussi bien à la campagne que dans les usines mais aussi dans les services : transports, santé (surtout pour soigner les blessés de la guerre) etc.

*Cette situation a déjà fait l'objet de nombreuses publications. L'ouvrage de référence sur ce sujet semble être : « La femme au temps de la guerre de 14 » publié en 1986 et œuvre de Françoise Thébaud, historienne qui enseigna à l'Université d'Avignon.

*En complément, voici un témoignage d'Aristide Briand extrait de son journal intime et publié par Georges Suarez (dans « Briand » tome IV publié en avril 1940, chapitre X) :

« jeudi 28 février 1918, déjeuner à l'usine Citroën avec Henri Robert et Berthelot. Cette immense usine, installée, réglée à l'américaine, a surgi de la guerre. C'est une ville. Quinze mille ouvriers et ouvrières ; quarante mille obus par jour. Dans un seul atelier immense, six mille femmes manient avec aisance, sans rien perdre de leur grâce parisienne, d'énorme instruments d'acier. Qu'adviendra-t-il de tout cela après la paix ? Que feront ces machines ? Quelle sera la vie de ces femmes ? Voilà le problème de demain - pas facile à résoudre. Pourtant il y a des gens qui, béatement s'imaginent que la guerre finie, les peuples reprendront le cours paisible et le petit tran tran d'avant guerre. »

*L'usine Citroën dont parle Briand se trouvait dans le quinzième arrondissement de Paris Quai de Javel. Elle fonctionna de 1915 à 1974. C'est en 1958 que le Quai de Javel fut débaptisé pour devenir le Quai André Citroën.

*De nombreuses usines, comme cette usine Citroën, furent créées pour les besoins de l'industrie de guerre. Sur ce sujet, voici ce qu'on peut lire dans « Isère magazine » (publié par le Conseil Général de l'Isère) dans le numéro daté avril 2014 et dans un article intitulé : « Les Isérois dans la Grande Guerre » (pages 16 à 24) :

« Lorsque la guerre éclate.... les sociétés travaillant pour la Défense nationale se comptent sur les doigts d'une main (dans le département de l'Isère) ….En septembre 1914, la crise des obus va bouleverser le paysage économique isérois. Les réserves de projectiles étant épuisées, les autorités militaires demandent aux industriels français de se lancer dans la fabrication massive de munitions....De nombreuses entreprises métallurgiques iséroises adaptent leurs ateliers et se lancent dans la fabrication d'armement, douilles, amorces, obus. En octobre 1915, on en comptera 114...De 500 pièces au mois de janvier 1915, la production d'obus des seuls établissements Bouchayer-Viallet grimpe jusqu'à un million d'unités durant l'année 1916. Autre secteur qui va prendre un essor important durant cette guerre ; l'industrie chimique. Le 22 avril 1915, les Allemands utilisent pour la première fois à Ypres, en Belgique, des gaz toxiques contre des soldats français et canadiens. En réaction, les autorités françaises décident de développer la fabrication de gaz de combat et choisissent l'Isère pour les élaborer. Avant guerre, la chimie est un secteur mineur , en Isère, présent principalement dans la vallée de la Romanche. Mais la volonté du gouvernement français est telle , qu'en à peine un an, deux pôles de fabrication de chlore, de soude, de phénol et de substances explosives vont être créés de toutes pièces à Pont-de-Claix-Jarrie, dans le sud grenoblois, et à Roussillon, dans la vallée du Rhône. En février 1916, la réplique française impressionnera les Allemands qui riposteront à leur tour, causant de ce fait une escalade dans l'utilisation des armes chimiques. Toute cette industrie, encore en activité aujourd'hui dans le sud-grenoblois et la vallée du Rhône, est née de ce conflit. ».

*Partout les femmes représentent une grande part de la main-d’œuvre pendant la guerre. On peut citer l'exemple de l'usine Renault à Boulogne-Billancourt qui employait 190 femmes en janvier 1914 et 6.770 au printemps 1918. Les femmes qui travaillaient pour l'armement furent surnommées « les munitionnettes ». Elles travaillaient 11 heures par jour, souvent pour des travaux physiquement très durs.

*Dans les cérémonies de commémoration de la guerre de 14, on rend toujours hommage aux « poilus », ce qui est juste, mais on doit souvent oublier le travail des femmes durant la guerre et c'est pourtant grâce à elles que le pays put faire face.

Après la guerre :

En visitant l'usine Citroën, Aristide Briand se posa les bonnes questions : Qu'allaient devenir l'industrie de guerre et les femmes, la paix revenue.

*Le 11 novembre 1918, il y avait encore, pour la France, 5 millions de soldats mobilisés. Depuis début août 1914, la guerre avait fait pour la France 1.700.000 morts : 300.000 civils et 1.400.000 militaires (dont moins de 100.000 pour les coloniaux) et 3 millions de blessés.

*Un secrétaire d'Etat à la démobilisation fut nommé (Louis Deschamps). Les soldats furent démobilisés par contingent en tenant compte de l'ancienneté. Pour l'essentiel, la démobilisation s'étala de novembre 1918 à septembre 1919 et même jusqu'en mars 1921 pour les recrues les plus jeunes.

*Lentement mais sûrement les hommes démobilisés reprirent leur place dans les activités pendant que toutes les entreprises créées pour les besoins de la guerre se reconvertissaient ou fermaient. Beaucoup de femmes durent retourner à leur fourneau. La nation fut-elle reconnaissante envers les femmes pour leur mobilisation massive durant les années de guerre ?. Sans hésiter, on peut répondre NON ! :

*C'est en 1848, en France, qu'avait été institué le droit de vote « universel » pour... les hommes. Beaucoup d'hommes de gauche de la troisième République, anti-cléricaux, s'opposèrent au vote des femmes, craignant qu'elles ne votent plus à droite que le corps électoral masculin. Il fallut attendre une ordonnance prise à Alger le 21 avril 1944 (confirmée par une autre ordonnance du 5 octobre 1944) pour que les femmes aient le droit de vote et y participent pour la première fois lors d'élections municipales le 29 avril 1945 ! Paradoxalement les femmes en France eurent le droit d'être élues avant d'avoir le droit de voter. C'est ainsi que l'on trouve, par exemple, 3 femmes dans le gouvernement de Léon Blum en 1936.

*Il fallut attendre une loi du 13 juillet 1965 (loi 65.570) réformant le régime matrimonial issu du code civil de 1804 pour que les femmes puissent gérer leurs biens, s'ouvrir un compte en banque et exercer une activité professionnelle sans l'accord de leur mari !

*Il fallut attendre une loi du 4 juin 1970 pour que soit reconnu l'égalité entre les deux parents pour « l'autorité parentale ». Une loi de 1915 avait transféré aux mères l'autorité parentale sur les enfants quand les pères étaient mobilisés, mais cela avait duré le temps de la guerre.

*etc et ce malgré que la constitution de la IVe république du 27 octobre 1946 ait proclamé l'égalité entre les hommes et les femmes !

*L'abolition des privilèges du 4 août 1789, ce ne fut pas pour tout le monde ! Il suffit de se souvenir d'Olympe de Gouges dont la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » fut rejetée, par le corps électoral...masculin, le 28 octobre 1791, tandis qu'Olympe finissait guillotinée le 3 novembre 1793 !

Et que dire du sort des femmes encore aujourd'hui dans de nombreux pays sur terre !

J.D. 16 avril 2014

La récapitulation des notes de ce blog consacrées à la guerre de 14 se trouve sur la fiche N°76 :

http://jean.delisle.over-blog.com/article-blog-liste-des-articles-111165313.html

Elisabeth de Bavière reine de Belgique, surnommée "la reine infirmière" photo publiée dans "Le Miroir" du 21 octobre 1917

Elisabeth de Bavière reine de Belgique, surnommée "la reine infirmière" photo publiée dans "Le Miroir" du 21 octobre 1917

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